(NOTE : Cet article interactif a été écrit en 2016 ! Désolé, l'exemple est un peu daté et spécifique aux États-Unis — mais les maths et les idées derrière les systèmes de vote s'appliquent très largement, à n'importe quelle démocratie n'importe quand. Ah, et ne faites pas attention au running gag cringe sur Trudeau.)
Non, le sujet n'est pas l'élection américaine de 2016. Enfin, pas juste ça.
D'abord, il faut que j'explique un bug bizarre dans notre système électoral. Imaginons deux candidats, Céline Carré et Thomas Triangle
, placés sur deux axes politiques (par exemple, « gauche/droite » et « mondialiste/nationaliste »). Prenons un électeur
qui vote simplement pour le candidat le plus proche de lui politiquement. À quoi ça pourrait ressembler ?
cliquez-déplacez
les candidats et l'électeur :
VOTE POUR CARRÉ
Le choix n'est pas facile. Triangle a des arguments pointus, mais Carré aborde les problèmes depuis plus de côtés ! Hélàs, en définitive, on ne peut voter que pour un seul d'entre eux.
Bien sûr, dans une vraie élection, il n'y a pas qu'un seul électeur. Simulons ce que donnerait une élection avec plus d'une centaine d'électeurs.
déplacez les candidats et les électeurs.
(pour déplacer les électeurs, attrapez le milieu de la foule)
regardez comment le résultat de l'élection évolue :
Carré: 67 votes, Triangle: 62 votes
CARRÉ A GAGNÉ
Prenons maintenant le cas d'une autre élection. Thomas Triangle devance déjà Céline Carré dans les sondages, ce qu'un troisième candidat, Henri Hexagone , ne manque pas de remarquer. (Les partisans d'Hexagone aiment sa manière d'analyser les choses sous plusieurs angles.) Inspiré par le succès de Triangle, il se présente avec un programme très proche du sien.
On pourrait s'attendre à ce que donner aux électeurs plus de ce qu'ils préfèrent aboutisse à un meilleur, ou en tout cas, ne donne pas un moins bon résultat, n'est-ce pas ? Eh bien...
au début, bat
.
déplacez vers
,
et regardez ce qui se passe :
Carré: 60, Triangle: 61, Hexagone: 8
TRIANGLE A GAGNÉ
Eh oui. Céline Carré, notre candidat le moins populaire, a gagné ! Quand un camp a deux bons candidats, ceux-ci se « volent » des voix l'un l'autre, ce qui permet à un mauvais troisième candidat de l'emporter.
En anglais, on appelle ça le Spoiler effect. L'exemple le plus connu aux États-Unis est celui de l'élection de 2000, où Ralph Nader a « volé » des voix à Al Gore, ce qui a permis à George Bush de gagner. De la même manière, en France, en 2002, de multiples candidats de gauche ont « volé » des voix à Lionel Jospin, ce qui a permis à Jean-Marie Le Pen de se qualifier pour le second tour. Et même si le spoiler effect n'a pas joué un rôle énorme dans l'élection présidentielle de 2016, ses effets se sont tout de même fait sentir.
Au cours de la primaire du parti républicain, un candidat anti-establishment, Trump, s'est retrouvé face à seize candidats plus classiques, qui se sont tous « volé » des voix les uns aux autres, permettant à Trump de remporter l'investiture haut la main. Pour la primaire démocrate, la peur de diviser les votes a empêché Sanders de se présenter comme candidat indépendant. Et pour couronner le tout, il y avait toujours la crainte que d'autres candidats comme Gary Johnson des Libertariens, Jill Stein des Verts, ou Evan McMullin des Indépendants ne viennent « gâcher » (spoil) l'élection.
Mais encore une fois, le sujet n'est pas l'élection américaine de 2016.
La question, c'est d'avoir un système démocratique auquel on peut faire confiance.
Malgré tout le bruit qu'a fait la campagne de l'élection de 2016, la moitié des citoyens américains n'ont pas voté. Même parmi ceux qui ont voté pour Clinton et Trump, 20% d'entre eux disaient qu'ils n'avaient pas confiance dans leurs candidats, et ont quand même voté pour eux. Et partout dans le monde, la confiance que les gens ont dans leurs institutions – ou la crédibilité de leurs institutions – n'a jamais été aussi basse. Il ne s'agit pas que de l'Amérique. Il s'agit de toutes les démocraties du monde.
…donc bon, tranquille.
Reconstruire la confiance, c'est un problème complexe qui n'a pas de solution miracle. Mais je pense qu'il existe une première étape accessible. Elle pourrait nous aider à nous débarrasser du problème du « moindre mal », et nous donner, en tant que citoyens, plus de choix, des meilleurs choix. Et pour autant, ça ne serait pas aussi herculéen que de résoudre les problèmes de financement des campagnes électorales, de découpage électoral partisan (gerrymandering), ou de manque de propotionnalité, non, tout ce que ça nécessiterait, c'est de changer un bout de papier, et la manière dont on compte ces bouts de papier.
Cette idée n'est pas le problème le plus grave. Elle ne résoudra pas tout. Mais comme première étape ? Elle a le meilleur rapport qualité/prix.
Parlons de comment construire un meilleur mode de scrutin.
Partie 1
Quelles sont les alternatives ?
Vous avez peut-être quelques objections !
Première objection : pourquoi est-ce que ceux qui sont au pouvoir iraient changer le système électoral qui les a mis au pouvoir ? Eh bien, aux États-Unis, le spoiler effect a déjà coûté des élections aux Démocrates et aux Républicains. Se débarrasser de ce bug serait une victoire pour les petits et les gros partis ! Par ailleurs, la réforme du mode de scrutin est déjà en marche. Le mois dernier, l'état du Maine a adopté le vote à second tour instantané, et Justin Trudeau, le beau gosse en chef du Canada, va mener son pays à un meilleur système électoral en 2017. (Mise à jour : lol non)
Seconde objection : il n'y a pas un type qui a prouvé un jour que tous les systèmes électoraux seront toujours injustes ? Pas exactement. Vous faites référence au fameux Théorème d'Impossibilité de Kenneth Arrow, le mathématicien des années 1950 qui a fondé toute l'étude des systèmes électoraux.
Deux réponses : 1) certains systèmes électoraux peuvent tout de même être plus justes que d'autres, même si aucun n'est parfait. Et 2) la preuve de Kenneth Arrow ne s'applique pas à tous les systèmes électoraux ! C'est une idée reçue. Elle ne s'applique qu'aux systèmes électoraux où on classe les candidats. Nous verrons plus loin quelques systèmes électoraux où on ne classe pas les candidats – et d'autres alternatives à notre système actuel tout buggé.
Mais tout d'abord, jetons un œil à notre système électoral classique :
Scrutin uninominal majoritaire à un tour
pareil qu'avant. cliquez‑déplacez les candidats et l'électeur
Quel candidat préférez-vous ? (choisissez-en un seul)
Céline Carré
Thomas Triangle
Henri Hexagone
Comment compter les votes : Il suffit d'additionner les bulletins. Celui qui a le plus de votes gagne.
Ça paraît assez logique. Mais comme on l'a vu plus haut, ce système peut entraîner un bug étrange, où la présence de deux bons candidats peut faire élire un troisième mauvais candidat. C'est la raison pour laquelle certains électeurs votent de manière « stratégique », en votant non pas pour le candidat qu'ils préfèrent vraiment, mais pour le moindre mal, le « moins pire ». Et le vote stratégique, ça va – mais ! – posez-vous la question : comment peut-on s'attendre à ce que nos élus soient honnêtes, quand notre système électoral lui-même ne nous permet pas d'être sincères ?
Pour corriger le spoiler effect, d'autres systèmes ont été proposés. Comme par exemple…
Vote par classement
encore une fois, cliquez‑déplacez
Classez par préférence :
(1=1er choix, 2=2e choix, etc…)
Céline Carré
Thomas Triangle
Henri Hexagone
Comment compter les votes : En fait, il y a plusieurs manières différentes de compter ce genre de bulletins. On va s'intéresser aux trois principales :
Vote à second tour instantané : C'est clairement l'alternative la plus connue au scrutin uninominal majoritaire. L'Australie et l'Irlande l'utilisent pour des élections nationales. Les municipalités de San Francisco, Minneapolis et Portland (état du Maine) l'utilisent pour leurs élections. Et Justin Trudeau, sublime Premier Ministre du Canada, penche aussi vers le second tour instantané. (Mise à jour : en fait non)
(Note : le vote à second tour instantané est souvent appelé simplement « vote alternatif », alors qu'il y a une bonne douzaine d'autres méthodes électorales. Quel narcissisme ! Pfff…)
Le vote à second tour instantané est un peu plus compliqué que l'uninominal majoritaire, mais voilà comment ça fonctionne :
- Compter le premier choix de chaque bulletin.
- Si un candidat a plus de 50%, il est élu ! FIN.
- Sinon, éliminer le candidat arrivé dernier.
- Relancer un nouveau tour, moins ce candidat.
- Répéter jusqu'à ce qu'un candidat ait 50% ou plus.
Si ça vous paraît trop compliqué, il y a une méthode bien plus simple pour compter des bulletins par classement…
Méthode Borda : Il suffit d'additionner les numéros de classement. Comme au golf, celui qui gagne est celui qui a le score le plus petit. La méthode Borda est utilisée en Slovénie et dans quelques petites îles de Micronésie.
Mais si vous voulez une méthode encore plus nerd…
Méthode de Condorcet : On simule un second tour entre tous les candidats pris deux par deux, en utilisant ce qui est indiqué sur les bulletins de vote. SI l'un des candidats bat chacun des autres candidats dans ses duels, ce candidat gagne la vraie élection. Cependant, c'est un très gros « SI » (on y reviendra…). Le point positif, c'est que quand cette méthode désigne un vainqueur, c'est toujours le « meilleur théorique » ! Pour l'instant, cette méthode n'est utilisée par aucun état, seulement par des neeeeeeeerds. En 2016 en France, la consultation pour le nom de la nouvelle région issue de la fusion du Languedoc‑Roussillon et de Midi‑Pyrénées a utilisé la méthode de Condorcet pour aboutir au choix d'« Occitanie ».
Voilà donc les systèmes électoraux où on classe les candidats – ceux dont Kenneth Arrow a prouvé qu'ils étaient tous injustes d'une manière ou d'une autre ! Et les systèmes où on ne classe pas les candidats ? Ils sont parfois moins connus, mais au moins, vous les connaîtrez :
Vote par approbation
yep, toujours cliquer‑déplacer
Qui approuvez-vous ?
(cochez autant que vous voulez)
Céline Carré
Thomas Triangle
Henri Hexagone
Comment compter les votes : Il suffit d'additionner les approbations. Celui qui a le plus d'approbations gagne.
Attendez, on peut choisir plusieurs candidats ? Ça ne contredit pas le principe de« une personne, une voix » ? me direz-vous. Eh bien, un vote n'est jamais qu'une simple case cochée, un vote, c'est le bulletin entier. Et sur ce bulletin, vous pouvez exprimer honnêtement tous les candidats que vous approuvez, pas seulement votre préféré (ou votre deuxième favori stratégique).
Mais si vous voulez un système électoral plus expressif, pourquoi ne pas essayer…
Vote par notes
devinez
Donnez à chaque candidat une note de 1 (berk) à 5 (j'adore) :
- Carré

- Triangle

- Hexagone

Comment compter les votes : Il suffit d'additionner les notes. Celui qui a la moyenne la plus haute, gagne (certains utilisent la médiane la plus haute, on parle alors de jugement majoritaire). C'est un peu comme les avis sur Amazon, mais pour la démocratie. (Note : ce n'est pas un système à classement, parce que deux candidats peuvent avoir la même note.)
Voilà donc nos 6 principaux systèmes électoraux : celui qu'on utilise, et cinq alternatives populaires. Mais comment savoir si ces alternatives sont réellement meilleures ? Quels bugs pourraient elles avoir ? Et quel système électoral peut-on déclarer comme « le meilleur » – si tant est qu'il y en ait un ?
Comme toujours, simulons‑les.
Partie 2
Comment sont les alternatives ?
Vous vous souvenez de la simulation du spoiler effect ? Eh bien, la revoilà, mais cette fois-ci, vous pouvez choisir parmi les six différents systèmes électoraux, et voir comment chacun d'eux gère la situation.
déplacez vers
pour créer un spoiler effect
puis comparez les résultats des 6 systèmes différents :
(note: le vainqueur est tiré au sort dans les rares cas d'égalités)
le plus de votes gagne a obtenu 58 voix
a obtenu 62 voix
a obtenu 9 voix
a le plus de voix, donc...
TRIANGLE A GAGNÉ
Comme vous pouvez le voir, chaque système électoral, sauf le scrutin uninominal majoritaire, est immunisé au spoiler effect. Alors on a fini, on rentre chez nous ? On peut prendre n'importe quelle autre méthode et c'est bon ?
Hélàs, quand on chasse un bug par la porte, un autre entre par la fenêtre. Certains autres systèmes créent d'autres bugs – et pour certains d'entre eux, le remède est pire que le mal.
Prenons par exemple le second tour instantané. Au début, Thomas Triangle est en tête, et vous allez encore rapprocher les électeurs du candidat. Évidemment, si un candidat est déjà en tête, et qu'il devient encore plus populaire, il devrait toujours gagner, non ?
Vous pouvez déjà deviner la suite…
déplacez les électeurs lentement vers
:
tour n°1 :
quels sont les premiers choix des électeurs ? :49,
:40,
:40
personne n'a plus de 50%.
on élimine le perdant, .
tour suivant !
tour n°2 :
quels sont les premiers choix des électeurs ? :62,
:67,
a plus de 50% des voix
TRIANGLE A GAGNÉ
Qu'est-ce qui s'est passé ? Au départ, est éliminé dès le premier tour, donc
affronte un
plus faible, et gagne. Mais en rapprochant les électeurs de
, le perdant change ! Maintenant,
est éliminé au premier tour, ce qui fait que
affronte un
plus fort au second tour, et perd.
Avec le second tour instantané, il est possible pour un candidat gagnant de perdre, en devenant plus populaire. Quel bug !
Est-ce que c'est si fréquent que ça en conditions réelles ? Il y a quelques exemples, et des mathématiciens estiment que ce bug pourrait se produire environ 14,5% du temps. Malheureusement, on ne peut pas en être sûr, parce que les états ne publient généralement pas assez d'informations sur les bulletins de vote pour reconstituer une élection en second tour instantané et vérifier les résultats.
Donc, le bug du second tour instantané est non seulement aussi antidémocratique que celui du scrutin uninominal majoritaire, mais il est potentiellement pire – parce qu'alors que le décomptage du scrutin uninominal majoritaire est simple et transparent, celui du second tour instantané est tout l'inverse. Et un manque de transparence est un péché encore plus mortel de nos jours, alors que la confiance envers les gouvernements est déjà si basse.
(Mais attendez ! On va parler du vote stratégique un peu plus loin. Est-ce que le second tour instantané peut faire un retour inattendu ? Suspense…)
L'alternative la plus populaire a fait long feu. Qu'en est-il du second plus populaire, la méthode Borda ? Dans cette prochaine simulation, vous allez déplacer un candidat perdant vers un autre candidat perdant. Sous le scrutin uninominal majoritaire, le spoiler effect diviserait leurs voix, ce qui les descendrait tous les deux encore plus bas. Mais regardez ce qui se passe avec la méthode Borda…
déplacez juste à gauche de
:
le score est à minimiser
score total de : 78
score total de : 72
score total de : 237
a le score le plus bas, donc…
TRIANGLE A GAGNÉ
Eh ouais. La méthode Borda a l'effet inverse du spoiler effect. Au lieu qu'un bon candidat nuise à un autre bon candidat en se rapprochant, avec la méthode Borda, un candidat perdant peut aider un autre candidat perdant en se rapprochant.
Voilà ce qui s'est passé : au départ, quelques électeurs classent >
>
, mais quand vous avez rapproché
de
, ces électeurs ont basculé vers un classement
>
>
, ce qui a suffisamment désavantagé
pour le faire perdre face à
.
Ceci étant dit, la méthode Borda n'est pas la pire, et elle a le mérite d'être plus simple et plus transparente que le second tour instantané. Mais qu'en est-il de la méthode de Condorcet ? Quand Condorcet choisit un vainqueur, c'est toujours le candidat « théoriquement meilleur » – mais ça, c'est quand il désigne un vainqueur.
Pour l'instant, on n'a simulé les électeurs que comme un seul et même groupe, avec un centre de gravité et un écart par rapport à ce centre. Mais vu comment les courants politiques sont polarisés de nos jours, on pourrait imaginer plusieurs groupes d'électeurs, chacun avec son propre centre de gravité. La méthode de Condorcet essaye de désigner le candidat qui bat tous les autres candidats en duel. Mais avec des électeurs polarisés, on peut se retrouver dans une boucle pierre-feuille-ciseaux, où une majorité d'électeurs préfère A à B, B à C, et C à A.
Dans certaines situations, les autres systèmes électoraux avaient des bugs. Chez Condorcet, le système électoral plante. Essayez par vous-même :
créez votre propre « cycle de Condorcet » !
déplacez les électeurs de manière à ce que PERSONNE ne gagne :
qui gagne chacun des duels ? contre
:
gagne 53 à 52
contre
:
gagne 60 à 45
contre
:
gagne 60 à 45
bat tous les autres candidats en duel.
HEXAGONE A GAGNÉ
Bon, en conditions réelles – même si aucun gouvernement n'utilise ce mode de scrutin – quand Condorcet échoue à désigner un vainqueur, l'élection utilise un système électoral de secours comme la méthode Borda. Mais si on fait ça, on hérite de tous les bugs de la méthode de secours. Et ainsi de suite.
Scrutin uninominal majoritaire, second tour instantané, méthode Borda, méthode de Condorcet. Tous ces systèmes sont ceux qui utilisent un classement des candidats – ceux dont notre matheux, Kenneth Arrow, a prouvé qu'ils seraient toujours injustes ou buggés d'une manière ou d'une autre. Et les systèmes qui n'utilisent pas de classement, comme l'approbation ou les notes ? Eh bien…
…je n'ai pas trouvé de simulation qui les mette en échec. Parce que, en théorie, ils n'ont pas beaucoup de gros défauts.
Mais c'est vraiment un énorme « en théorie » ! Il est possible qu'en pratique, les électeurs stratégiques utilisent l'approbation ou les notes de la même manière que le scrutin uninominal majoritaire – en n'approuvant ou ne donnant 5 étoiles qu'à leur candidat préféré, et en désapprouvant ou donnant 1 étoile à tous les autres, même si en réalité, ils aiment les autres candidats. (Voir la critique que FairVote fait du scrutin par approbation, en défense du second tour instantané.)
Mais bon, même si le scrutin par approbation et le vote par notes vous découragent d'exprimer un second choix honnête, le scrutin uninominal majoritaire et le second tour instantané vous punissent quand vous exprimez un premier choix honnête. D'autre part, si l'approbation peut être « manipulé », le problème compte double dans le second tour instantané. (Voir cette critique de la critique de FaireVote par un mathématicien, en défense du vote par approbation.) Donc, au final… [bruits de confusion]
Il nous faudra un bon paquet d'autres simulations.
Ci-dessous (et en anglais), un graphique (source) qui montre le résultat de 2,2 millions de simulations. Une énorme variété de scénarios ont été testés. Des électeurs entièrement honnêtes. Mi-honnêtes, mi-stratégiques. Des électeurs qui connaissent les préférences des autres. Des électeurs qui ne connaissent pas les préférences des autres. Des électeurs qui n'ont qu'une vague idée des préférences des autres. Et cetera. On voit bien que c'est un vrai mathématicien qui a fait ce graphique, parce qu'il me fait saigner des yeux :

Les résultats de chaque système électoral sont représentés par une barre bleue moche. Plus un système est vers la droite, plus il « maximise la satisfaction » des électeurs. Plus un système est vers le haut, plus il est simple. Et la largeur d'une barre indique le spectre de performance d'un système en fonction du ratio d'électeurs honnêtes/stratégiques.
La première chose à remarquer, c'est que le vote stratégique diminue la satisfaction des électeurs – et ce dans tous les systèmes électoraux ! J'étais très surpris quand j'ai découvert ça. (Mais ça fait sens, quand on pense par exemple à une pièce pleine de gens qui veulent parler. Chaque personne peut être « stratégique » en criant par-dessus les autres, mais si tout le monde est « stratégique », personne n'arrive à s'entendre, et tout ce qui reste c'est des gorges enrouées et des gens frustrés.)
L'autre chose à remarquer, c'est quels systèmes maximisent la satisfaction des électeurs. Si on a principalement des électeurs honnêtes, le vote par note est le meilleur (avec Borda en deuxième, de peu). Et si on a surtout des électeurs stratégiques, les méthodes de l'approbation et des notes sont les meilleurs (et avec des électeurs stratégiques, le second tour instantané est aussi mauvais que l'uninominal majoritaire).
Cependant, tout ça, c'est des simulations informatiques. Comment se comporteraient ces systèmes de vote dans la vraie vie ? On ne peut pas remonter dans le temps jusqu'aux élections de 2016, changer le système électoral et regarder le résultat…
…à moins que ?!
Non, on ne peut pas. Mais le mois dernier, des chercheurs s'en sont approché. Un sondage a demandé à plus de 1000 électeurs américains de classer et de noter les six candidats de la présidentielle de 2016, pour simuler qui aurait gagné le vote populaire sous différents systèmes électoraux ! (Mais gardez en tête qu'avec un système électoral différent dans les primaires, les candidats eux-mêmes auraient été complètement différents. Donc prenez cette étude avec un paquet de sel.) Les résultats : avec le second tour instantané, Condorcet, et l'approbation, le vainqueur aurait été Hillary Clinton. Mais avec le vote par notes, le vainqueur aurait été Donald Trump. Et avec Borda, le vainqueur aurait été… heu… Gary Johnson ?
?????
une estimation de l'élection américaine de 2016 ?…
Clinton gagne le VSTI, Trump
gagne par notes, et Johnson
gagne par Borda ??
le score est à minimiser
score total de : 112
score total de : 106
score total de : 112
a le score le plus bas, donc…
TRIANGLE A GAGNÉ
Bref.
Avant de conclure tout ceci – vous vous souvenez de Kenneth Arrow ? Le fameux mathématicien qui a inventé l'analyse des systèmes électoraux dans les années 50 ? Eh bien, dans une interview donnée 60 ans plus tard, Kenneth Arrow a dit ceci, à propos du système électoral qu'il préfère aujourd'hui :
Eh bien, j'aurais tendance à penser que les systèmes à scores comme l'approbation ou le vote par notes où on catégorise en peut-être trois ou quatre classes donc, avec une note sur 3 ou 4, pas 10 ou 100 probablement – malgré ce que j'ai dit à propos de la manipulation le vote stratégique – c'est probablement ce qu'il y a de mieux.
C'est le plus gros soutien qu'on puisse extorquer d'un matheux.
Partie 3
Une lettre ouverte
hum hum
CHER JUSTIN « BÉBOU » TRUDEAU
(Mise à jour : ok, chers tous les autres qui veulent changer de mode de scrutin)
Merci d'aider à faire ce petit pas, mais si déterminant ! On sait depuis tellement de temps que notre mode de scrutin actuel – uninominal majoritaire – force les électeurs à être malhonnêtes, crée une situation de « moindre mal » polarisante, et pénalise autant les gros candidats que les petits.
Cependant, vous êtes probablement en train de ne considérer que le vote par second tour instantané. Qui, pour être honnête, est mieux que le scrutin uninominal majoritaire, et si le choix se limite à ces deux-là, choisissez carrément le second tour instantané. Mais le VSTI/IRV a quand même un bug aussi antidémocratique que l'uninominal majoritaire – et pire encore, à notre époque de méfiance généralisée, le manque de transparence du second tour instantané pourrait se révéler mortel pour la démocratie. Oui, certes, l'IRV était le meilleur mode de scrutin qu'on pouvait inventer… en 1871. Et depuis, l'IRV a dominé la conversation, simplifiant le débat entre « simple » et « expressif ».
Mais c'est un faux dilemme. Grâce aux simulations informatiques, aux études en conditions réelles, et à une bande de nerds des maths, on connait maintenant des systèmes électoraux qui sont à la fois simples et expressifs.
Personnellement, je penche pour le vote par notes. C'est simple, très expressif, et déjà familier pour quiconque déjà vu un système d'évaluation comme celui d'Amazon ou de Steam. Mais ce n'est que mon avis. On pourrait aussi dire que le vote par approbation est plus pratique, parce qu'il est encore plus simple, et qu'il fonctionnerait déjà avec les infrastructures de vote existantes ! Tout ce qu'il faudrait faire, c'est changer les instructions de « votez pour le candidat de votre choix » en « votez pour les candidats de votre choix ».
Ou peut-être que je me plante complètement sur le second tour instantané et en fait c'est pas si mal. On pourrait même prendre la méthode Borda, pour la blague.
Je ne vais pas prétendre savoir quel système électoral est Le Meilleur™. La discussion doit rester ouverte, tant qu'on a la discussion. Pour trois raisons :
1) Si je déclare un système électoral comme le meilleur, c'est fini, tous les nerds de théorie du choix social vont me tomber dessus, en criant MAIS NICKY ET L'ACHAT DE VOTES QUADRATIQUE
2) On a encore besoin de tester ces systèmes électoraux alternatifs en conditions réelles, pas seulement en disputes drama entre partisans de l'IRV et partisans du vote par notes théorie. Raison de plus pour que des petites villes, des collectivités locales, et des pays comme le Canada soient des pionniers, et osent expérimenter !
3) Garder la discussion ouverte, c'est ça la démocratie.
Une étude récente a montré que dans beaucoup de pays occidentaux – de la Suède à l'Australie en passant par les États-Unis – le soutien à la démocratie s'est effondré au cours des dernières générations. En 2011, presque un quart des jeunes américains déclaraient que la démocratie était une manière « mauvaise » ou « très mauvaise » de gouverner un pays. Et aujourd'hui, un américain sur six dit que ce serait « bien » ou « très bien » de vivre sous la loi martiale.
Cet âge de méfiance est bien plus profond que les détails techniques d'un mode de scrutin. Il n'y aura pas une panacée pour réparer la démocratie. Mais comme première étape, à notre portée, un moyen de montrer que oui, on peut faire un système politique qui corresponde aux besoins, aux espoirs, aux volontés et aux aspirations d'un peuple – alors commencer par réparer notre mode de scrutin est un bon début.
Parce que le sujet n'est pas simplement de construire un meilleur mode de scrutin.
C'est de construire une meilleure démocratie.
<3
~ Nicky Case
P.S : Maintenant que vous avez tout lu et joué jusqu'au bout, voilà un bonus ! Un mode « Sandbox » du simulateur d'élection, avec jusqu'à cinq candidats. Vous pouvez aussi enregistrer et partager vos propres scénarios d'élection ! Joyeuses simulations !
SANDBOX ! (lien vers juste ça)
le plus de votes gagne a obtenu 26 voix
a obtenu 26 voix
a obtenu 25 voix
a obtenu 26 voix
a obtenu 26 voix
a le plus de voix, donc...
TRIANGLE A GAGNÉ
Si j'ai créé ce mode Sandbox, c'est dans l'espoir que les lecteurs puissent débattre avec moi et entre eux en utilisant cet outil ! Ne me dites pas que j'ai tort, montrez-le-moi. Par exemple – voilà un modèle que j'ai fait en Sandbox, qui montre un argument intéressant contre l'approbation et le vote par notes. Certes, cet outil est très limité – il ne gère pas le vote stratégique ni l'information incomplète – mais je pense que c'est un début, et qu'il peut aider notre Débat Démocratique™
DOMAINE PUBLIC
Aucun droits réservés. NCase fait don de ses dessins, de son code et de ses mots, pour que vous les professeurs, les mathématiciens, les amateurs, les militants et les experts, puissiez les utiliser comme bon vous semble ! C'est pour vous. Allez chercher le code source sur GitHub !
« MAIS QU'EST-CE QUE JE PEUX FAIRE ? »
Pour les citoyens : Souvenez-vous, pensez globalement, mais agissez localement. Le changement par le bas perdure plus longtemps. Si vous êtes en France, trouvez votre député et embêtez-le. Si vous êtes au Canada, trouvez votre député et embêtez-le. Si vous êtes aux États-Unis, trouvez votre représentant et embêtez-le.
Pour les apprenants : Regardez la série La politique dans le royaume des animaux de CGP Grey ! C'est charmant (et en anglais), et ça couvre plus de terrain que je ne l'ai fait ici – ça explique le découpage partisan (gerrymandering), la représentation proportionnelle, et plus encore. Lisez aussi Gaming The Vote par William Poundstone. C'est une lecture passionnante, avec des histoires humaines d'escrocs et d'arnaqueurs qui essayent de manipuler nos systèmes de vote défectueux – et qui parfois, y arrivent.
Pour les professeurs : Toute cette « explication explorable » est dans le domaine public, sans copyright, ce qui veut dire que vous pouvez déjà l'utiliser librement dans vos cours ! Vous pouvez même utiliser la Sandbox pour créer vos propres exercices et scénarios, ou pour permettre aux étudiants de créer quelque chose par eux-mêmes.
Pour les développeurs : Tout ceci est open source ! Vous pouvez donc récupérer le code sur GitHub, et le remixer à votre guise.
Vous pouvez aussi repartir du code original de NCase, également sur GitHub.
Découvrez ces organisations : Elles ne sont pas toutes d'accord sur le système qu'elles préfèrent, mais elles militent toutes pour un meilleur scrutin. Electology préfère le vote par approbation, FairVote préfère le vote à second tour instantané, et RangeVoting.org préfère le vote par notes.
SUR LES ÉPAULES DE GÉANTS
Cette « explication explorable » a été directement inspirée par ces deux projets :

Voting Simulation Visualization par Ka-Ping Yee (2005) m'a ouvert les yeux. J'avais lu beaucoup de débats écrits sur le scrutin uninominal majoritaire contr le second tour instantané contre Condorcet contre l'approbation contre bla bla bla, mais je n'avais jamais vu la différence de mes propres yeux ! Ça m'a donné une compréhension instantanée. Et ça m'a même fait changer d'avis : je pensais que le second tour instantané était plutôt pas mal, mais après avoir constaté son désordre (comme montré ci-dessus), j'ai réalisé qu'en fait ça pue un peu.
Cependant, même cette brillante visualisation restait trop abstraite. Et comme elle n'était pas interactive, je ne pouvais pas tester les nombreuses questions et les sénarios qui me venaient à l'esprit. C'est pourquoi ma seconde inspiration a été...

Up and Down the Ladder of Abstraction par Bret Victor (2011). C'est l'une des premières « explications explorable » (également un terme inventé par Bret) sur internet, et elle est magnifique. J'ai évidemment emprunté le format mélangeant des mots et des « jeux » pour expliquer les choses, mais j'ai aussi suivi la formule de commencer par le concret – un seul électeur – puis de monter vers l'abstrait – une élection entière.
Vous pouvez en apprendre plus sur les Explications Explorable ici.
Et enfin, merci à tous les matheux et les experts en politiques publiques, qui ont passé tant de temps à réfléchir à tout ça.
GARDEZ CONTACT, PEUT-ÊTRE ?
De temps en temps, je tombe dans un terrier de lapin sans fin – comme celui-ci sur les modes de scrutin – et j'en ressors lentement, ensanglanté et meurtri, avec un nouveau truc interactif pour vous ! Si vous voulez savoir quand je me remettrai à faire de nouveaux trucs, vous pouvez...
Et si vous voulez voir d'autres de mes projets passés, jetez un œil à mon site internet !
À bientôt ! Passez une bonne année 2017, ou essayez, en tout cas.